Too Much


Cette année encore, nous passons l’été à l’ombre de notre chère vieille baraque féodale, et c’est une excellente chose – même si l’idée de « château », qui, pour vous, évoque celle de confort, se trouve être, ici, depuis mon plus jeune âge, synonyme de « travaux permanents », de « chaudière en panne » et de « gouffre à finances ».

Parlant de finances, je me demande souvent si tous les gosses de riches se sentent comme moi, relativement aux biens de ce monde : lorsque je considère la parabole, le message du « Rosebud » de Citizen Kane, je m’y retrouve intégralement…

< De son argent et de ce que l'on a reçu, on ne doit pas se refuser de jouir >, dit le grand Wotan, notre maître (, 40), et il règne chez nous un luxe effréné – j’ai la manie, le toc, la rage du too much. Mais, en ce qui me concerne, c'est une question de cadre. Hormis la Chopard Ice Cube à mon poignet, souvenir du Seul Vrai Grand Amour de ma Vie (Ô perte irréparable ! Ô lifelong affliction ! Ô brain damage !), ma tenue n’a rien que de très classiquement élégant. Je ne suis ni un Muspelheimer tentant de rendre tolérable une apparence de gnome maléfique en brandissant son pouvoir d’achat, ni un Niflheimer (aka « blaireau »), son brushing, son 4X4 et son Bernard Tapie.

Du reste, < j’ai vu le feu flamboyer chez l’homme riche – mais lui gisait dehors, mort, devant la porte >, comme il est écrit (, 70). L’acquisition en soi ne m’a jamais intéressé. J’ai toujours été unfashionable, et n’ai jamais cru devoir acheter quelque chose que je ne désirais pas à la seule fin de susciter l’envie de mes proches peut-être est-ce aussi que, doté d’un membre de cheval, je n’ai pas eu besoin de ces substituts-là...

La plupart du temps, je m’en tiens à des choses simples, telles que contempler mes très balladuriens ciseaux à cigares, comme s’ils étaient de fabuleux saphirs. Ils sont si propres, si lisses, si vierges de toute souillure, si parfaitement inutiles aux yeux du vulgaire… Un verre d’eau minérale pure, claire, glacée, peut, même pour un ivrogne de mon calibre, devenir, par temps chaud, un nectar extatique, qu’il convient de savourer, de déguster, avec autant de soin qu’un immense millésime...

J’ai des voitures que je ne conduis pas, des livres que je ne lis pas, des amis que je ne vois pas – mais ils sont là – et cela suffit à combler mon besoin d’eux, jusqu’à ce que le temps vienne pour moi de désirer à nouveau être en leur présence. Non que je les méprise ; mais je suis trop facilement dévié vers des hommage plus accessibles, auxquels mon indolence donne la priorité.

Voilà pourquoi je relis sans arrêt le livre que j’ai à portée de main, sans jamais me dire : « Quelle idée de passer tout ce temps plongé dans le même vieux bouquin, alors que je pourrais en sélectionner un autre dans ma bibliothèque ! » –  c’est simplement qu’il me suffit de parcourir indéfiniment le même ouvrage. Cela ne me semble ni pénible, ni gênant. Est-ce si différent que de contempler le même lac tous les jours ? Or, le méditant qui s’absorbe quotidiennement dans la contemplation d’un lac sonne très spirituel, au lieu que ré-ouvrir sans cesse le même épisode des aventures de Red Sonja semble weird et dépourvu d’intérêt. Pour moi, le principe est le même…

En dehors de mon goût pour la décoration, j’achète peu, parce que je possède déjà trop. Des vêtements que je ne porte pas, des sabres que je ne polis pas, des flingues dont je ne me sers pas, de la technologie rétrograde, des télescopes sans étoiles… Dans un Nouvel Ordre Mondial exclusivement voué au consumérisme, je suis une plaie. Je pourrais désirer quelque chose de neuf – quelque chose de 2.0… Mais non. Je me contente de regarder mon fils, mes pitbulls, mes tableaux sur les murs, les toiles d’araignées hors d’atteinte de la femme de ménage…

Lorsqu’on me dit que je devrais « faire de nouvelles expériences » ou « élargir mon horizon », je demande : « pourquoi ? » Je puis aller sur notre terrasse, observer le parc que je connais par cœur, et ne rien désirer de mieux. A ce train-là, je finirai par comprendre le choix du moine chrétien, seul dans sa cellule avec son chapelet. Quoique… J’en doute… J’aime trop la beauté, je l’ai trop connue, et j’ai trop besoin de sa proximité physique... En fait, mes acquisitions passées me possèdent, et j'y reste fidèlement attaché, si inconséquentes qu’elles puissent sembler aux autres.

Toutes mes possessions viennent, peu ou prou, des victoires de mes Ancêtres. Elles représentent leurs succès, et la perpétuité de notre lignage dans un monde condamné à l’abâtardissement, au split familial motivé par l’égoïsme hystérique et l’appât du gain. Ma chevalière à nos armes est l’antithèse exacte du cours des choses – mes ciseaux à cigares sont parfaitement oiseux – mais ils sont mon héritage et suffisent à ma satisfaction.

- Sir Shumule, 9 juillet 2012