Éloge du Laudateur


On m’a reproché hier soir mon « besoin d’avoir une cour ». Mais je suis moi-même un courtisan. Un laudateur. Un fan. Une vraie groupie. Quand j’admire quelqu’un, je suis, tenez-vous bien, capable de l’avouer, et même d’en donner les vraies raisons. Que dis-je ? je puis non seulement parler, mais écrire à son sujet et il n’a même pas besoin d’être mort ! En fait, on peut dire de moi que je suis le groupie de toutes les personnes que j’aime. Cela correspond à ma définition du bien et du mal : « le bien c’est ce que j’aime, le mal ce que je n’aime pas. »
                                                                                                  
Je déplore que ceux qui donnent un sens péjoratif au mot « admirateur » se méprisent eux-mêmes au point de ne pouvoir apprécier quelqu’un plus de trois minutes : la survie du, disons, « personnage social » auquel ils se cramponnent comme des noyés leur impose de dénigrer le monde.

Personnellement, je suis effaré par ce besoin qu’a l’être humain de querelles et de chambardements, mais cela ne peut rien contre ma bonne humeur – j’ai une aptitude surnaturelle au bonheur, c’est génétique. Je sais admirer. Je sais complimenter. Je sais encourager. Je sais exprimer de la déférence sans immédiatement éprouver le besoin d’ajouter des réserves.

C’est pourquoi j’aime avoir ma cour. Elle me stimule, m’égaie, me revigore. Cela vaut pour la vie parisienne comme pour ces blogs, qui permettent que l'on fasse écho à l’ultra-incorrection politique de mes engagements. Pas de débat. Pas de contradiction. Pas d’argutie. L’adversité renforce, mais l’acquiescement inspire. A quoi bon la force, du reste, si elle ne sert que les convictions et les desseins d’autrui ?
                                                                                                                                    
Aucune critique n’a jamais été « constructive ». Observez d’où viennent les conseils. Le conseilleur est-il payeur ? Si oui, dans quelle proportion ? A qui profitent les injonctions ex-cathedra de tel ou tel « constructif » ? Croyez-vous réellement que vous ayez besoin de directives au sujet de choses qui ne regardent finalement que vous ? Un soutien moral, c'est-à-dire un feu vert, ne vaut-il pas mieux que l’amphigouri d’un obtus ? C’est là que ma cour est précieuse. Elle est comme une boule de cristal, qui, de par sa nature apaisante et réflective, rend mon esprit capable de cette fertilité que d’aucuns jugent exceptionnelle.
                                                                                                                  
A ce sujet, saviez-vous que, dans le show-biz, les spécialistes de la communication désignent les quatre types d’admiration possibles par des épithètes planétaires (authentique !) ? L’admiration « plutonienne » (lorsque la qualité parle d’elle-même et que sa toute-puissance subjugue naturellement la foule Led Zeppelin, par exemple), l’admiration « solaire » (lorsqu’on admire « soi-même en perfection » une lycéenne des 90s avec Britney Spears, une jeune hispanique avec Shakira, etc), l’admiration « lunaire » (la plus répandue : on admire quelqu’un pour ses défauts, qu’on estime analogues aux siens – on pense bénéficier des hommages qu’il recevra. Le jeune homme coincé des 70s préférait emmener sa copine voir Bob Dylan que Jim Morisson : il se sentait moins tache en comparaison – les beaufs américains ont fait la fortune de Billy Joel – de Phil Collins lorsqu’ils étaient chauves – les Josianes ont créé Céline Dion, les mal-blancs Joey Starr et les ratés Lavilliers – mais ce n’est certes pas à l’époque de la téléréalité qu’il est besoin d’expliquer ce type omniprésent de marketing !!!), et l’admiration « terrienne » (c.à.d liée à une époque : les gens aiment quelque chose, non pour sa valeur artistique, mais parce qu’elle leur rappelle l’été de leurs quinze ans – ce type de mécanisme est si efficace qu’on est même parvenu, en jouant dessus, à vendre aux quadras des « compils des années 80 », soit de l’époque la plus désespérément nullissime en terme de pop music...).
                                                                                                                                
[Au passage, il est assez curieux que ces quatre types d’admiration soient également ceux de l’activité religieuse : plutonien dans le cas de l’expérience divine directe, solaire dans le cas du culte rendu à un dieu ou à une déesse, lunaire dans le cas de la déification de ses propres tares (cas des sectes prosélytes en général), terrien dans le cas d'un attachement plus ou moins « traditionnel » à une religion, par simple conservatisme, sans spiritualité d’aucune sorte.]
                                                                                               
Le cuistre veut remontrer aux laudateurs qu’ils sont faibles et impressionnables, pour la bonne raison qu’ils sapent ses efforts de détracteur. L’idée est de leur faire suffisamment honte de l’objet de leur admiration pour qu’ils la lui retirent. En réalité, c’est le laudateur qui est fort et son détracteur qui est faible. Il faut infiniment de caractère pour louer et respecter quelqu’un plus encore, il faut du goût pour distinguer ce qui est digne de louange et de respect. Non que tous les fans aient un goût très sûr dans le choix de leurs idoles, mais ceux qui leur font grief de cette propension à admirer préféreraient mourir que reconnaitre le talent où il se trouve : ils sont bien trop tourmentés par leur propre insignifiance.
                                                                                                                 
C’est pourquoi j’ai pour règle de ne jamais m’intéresser à un inconnu, qu’il n’ait d’abord manifesté de l’admiration pour moi ou mes écrits. Si l’on me demande : « doit-on nécessairement être d’accord avec vous pour être votre ami ? », ma réponse est définitivement "OUI !" A mes yeux, quiconque me désapprouve n’existe pas du tout.

- Sir Shumule, 26 novembre 2009