mercredi 27 janvier 2016

Angan Friggjar : le Maître des Mystifications


Sixième Mercredi après Yule, 2.11

La fonction essentielle de Gungnir est de percer des trous dans les tabous surfaits. — Sir Shumule

Un élève m'annonce qu'il a "officiellement atteint au niveau de ceux qui, lorsqu'ils disent la Völuspá, ont la gorge qui se serre et la voix qui devient blanche à la visa 53, au moment de þá mun Friggjar falla Angan" — C'est un cas très courant, assez pénible en public, et qui justifie la tradition Siðr d’accélérer la lecture des visur rapportant un drame, une malédiction, une mauvaise nouvelle, etc. en "coupant leur effet" (comme on dit au théâtre) avec la visa suivante.

Au passage, Angan Friggjar ("Bien-aimé de Frigg") est le nom le plus important du maître, puisqu'il est le dernier par lequel la Volva le désigne. Il est aussi le plus mystérieux... Inexplicable, en fait — de même que l’attachement qui nous lie à lui au point de ne pouvoir prononcer sans consternation l'annonce de sa mort future (qu'elle soit aussi loin de nous qu'une députée guyanaise des appartements de Frigg, Alu)...

Nos Sages s’interrogent depuis des millénaires : la Volva dit que Wotan est quintessentiellement "le Bien-Aimé de Frigg"... Or, Frigg l’Irréprochable est "la Seule qui soit parfaite"... Question : Que peut-elle bien trouver à un individu pareil ???

Même les universitaires, genre "professeur de civilisation scandinave à la Sorbonne" — comme le bon Régis Boyer, — appellent notre maître un "amant retors, misogyne et malveillant"... Avouez tout de même !... Pour ma part, je me souviens avoir décrit Wotan ainsi :

Il voyage perpétuellement dans le monde, sous un déguisement, portant un vieux manteau bleu et un chapeau à larges bords abritant le visage effrayant d’un borgne à barbe grise. Où qu’il soit, il sème la discorde et la désolation, suscitant des querelles entre les alliés de manière à récolter, pour le Valhalla, une belle moisson de héros tombés au combat. Il est raffiné, rusé, impitoyable et compliqué. Que les hommes vivent ou meurent, il s’en moque. Il est cruel et sans amour. [...] Wotan présente toutes les caractéristiques de la "Fripouille divine" — fourberie, humour noir, amoralité, sexualité. (Le Feu sous la glace)

Ou :

Wotan n'est pas seulement un être sinistre et versatile que la médecine moderne classerait parmi les psychopathes — il a aussi un humour détestable [...] Son activité se résume à être lugubre et morose et impitoyable. A tout observer, à tout désapprouver, constamment, depuis Hliðskjálf. A pratiquer les formes les plus répugnantes de divination, de sorcellerie et de magie sexuelle — et, bien sûr, à semer vicieusement la discorde au sein des couples et des alliances politiques, dans l’espoir que des carnages atroces lui permettent de faire du recrutement pour son armée privée… (La Chasse Sauvage)

Ou encore :

Wotan est le patron de tout ce qui n’est pas « phénomène de mode » — vestimentairement, déjà (vieux manteau élimé et chapeau flagada) !… En fait, toute son œuvre peut se résumer à l’intraduisible adjectif anglais unfashionable — principalement parce qu’il est le maître du conséquentialisme [...] Affirmant que tout ce qui contribue à détourner du monde la menace de Ragnarok est bon, l’éthique norse est un conséquentialisme-type : Wotan lui-même, qui ne trouve, à cette fin, aucune ruse trop perfide, aucune bataille trop sanglante, aucun sacrifice trop lourd, peut être vu comme l’épitomé du conséquentialisme. (Unfashionable)

J'aimerais savoir si c'est l’idée que Fjörgyn se faisait du gendre idéal...

Alors — oui, bien sûr — l'amour de Frigg (qui ne peut être que sincère et désintéressé, puisque Frigg est parfaite), nous ramène au principe essentiel : l’âme est transmise par le père, le savoir-faire par la mère (raison pour laquelle une femme n'est réellement attirée que par l'âme, le "voltage" intérieur, de l'homme, et l'homme par le savoir-faire, la séduction extérieure, de la femme), qui fait que même un Wotan peut rendre une Frigg raide amoureuse.

Aussi, à l'adage godique : < On ne peut contempler le Divin sans support, car le Divin, en Soi, est indépendant des Neuf Mondes : or, la plus directe et la plus parfaite image du Divin à laquelle on puisse atteindre, est le regard d'une femme sincèrement amoureuse. > (Merkwuzkallōjanan)

Mais qu'en est-il de nous, chantres muets d’émotion à la lecture de þá mun Friggjar falla Angan ?

Eh bien — nous sommes ceux qui savons que, si le livre le plus quantitativement important de l'Edda s'appelle Gylfaginning, c'est parce qu'Erda, ce monde, le monde du quantitatif, n'est que cela : une mystification, dont Wotan tire les ficelles... Depuis notre arrivée sur terre, nous sommes des jouets entre les mains du vieux magicien... Tout n'est qu'illusion, fake et camera cachée... Nos combats, nos amours, nos malheurs... mystifications !... Afin de nous amener à transgresser le "pacte éternel" de la mort, en nous donnant le courage de braver notre Destin et d'abandonner de nous-mêmes notre enveloppe hystérique, tuant le vieil homme afin que, tel le Nouveau Soleil de Yule, ou Baldr revenant du Helheim, nous renaissions à une vie nouvelle... Tout est toujours, avec Wotan, question de suicide initiatique, ainsi qu'il est écrit : < le moi sacrifié au moi-même > (Há, 138).

Alu