vendredi 4 décembre 2015

Skjaldmö : Du mariage homosexuel selon la Siðvenja


Puissent vos côtes grouiller de vers, puisse votre tumulus être une fourmilière où vous pourrirez, à moins que vous ne parliez avec moi, fils de Arngrim, tous ceints d'armes de guerre, lames insatiables à vos côtés et lances lumineuses tachées de sang. La mort a fait de vous des lâches moi, j'exerce le droit que me confère ma lignée : je viens pour l'épée faite par Dvalin. Pourquoi des mains mortes tiendraient-elles une lame ?... Hervor la Skjaldmö

Je suis pour le mariage gay, à condition que les deux filles soient canons. Sir Shumule

Dix-neuf jours avant Yule, 2.11
Sól in 11° 229' ♐ — Máni in 18° 52' ♍


Un de mes correspondants, grand fan de BD, a lu, dans un épisode de Thorgal, que la Siðvenja (ensemble des prescriptions, coutumes et traditions formant collectivement la partie légale du Forn Siðr) autorise les skjaldmös (vierges guerrières errantes) à épouser des femmes, et s’étonne que nos lois ancestrales, qui condamnent les homosexuels à mort, offrent, dans certains cas, une reconnaissance officielle à des couples lesbiens.  

Pour être tout-à-fait exact : dans les vingt-quatre cas d'unions illégitimes énumérés par la Siðvenja (et pouvant entraîner, selon le cas, l'interdiction/la caducité d'un mariage, une amende [wergeld], l'exclusion de la communauté [sniðganga], ou la peine capitale), l’homosexualité féminine n'est pas mentionnée du tout, au lieu que l’homosexualité masculine est, effectivement, punie de la forme de mort la plus déshonorante.

Or, si les Préceptes déclarent l’homosexualité,  sans précision de sexe, criminelle et sacrilège (Pr, 35), les Fornaldarsögur Norðrlanda (par exemple, la Hervarar Saga ok Heiðreks) rapportent qu'il est arrivé à des skjaldmös (dont certaines sont restées très célèbres, par exemple Hervor "Hjörvard" Angantyrsdóttir) de s'unir par le mariage. 

Quid juris ?

Il faut donc préciser : 1. La chose n'a jamais concerné que des skjaldmös, c.a.d des femmes ayant, de toute façon, fait vœu de virginité perpétuelle, de sorte que la question de < la reproduction et, donc, de la préservation > de l'espèce, qui motive la décision de Wodenson, ne se pose pas. 2. On ne peut admettre de tels vœux, même dans la perspective sacrée de la Voie des Demoiselles aux Boucliers, au temps  la survie du peuple, comme < entité biologique distincte >, est menacée. 3. Ces vœux ne seront, de l'avis général, pas admis au Kinsland non plus, même dans un cadre ascétique, puisque l'argument, jadis valable, qu'il y a, dans une société normale, plus de femmes que d'hommes, est annulé par l’extension de la polygamie à tous les rangs de la communauté.  
  
Certains soutiennent que la liberté de se marier entre elles accordée aux skjaldmös vient de ce qu'elles sont attachées à Frigg en personne, dont une des suivantes est Lofn, grande spécialiste de la validation des unions illégitimes, < si douce et si bonne qu'elle obtient la permission de Wotan et de Frigg de mettre ensemble ceux à qui le mariage est interdit > (Gyl, 35). Mais si le texte eddique (...til manna samgangs [mettre ensemble les gens], kvenna ok karla [femmes et hommes], þótt áðr sé bannat eða þvertekit [à qui le mariage est interdit]) peut être interprété dans le sens de fermer les yeux sur des relations homosexuelles clandestines, comme, au contraire, dans un sens d'insistance volontaire (kvenna ok karla) sur l'hétérosexualité des unions concernées, il ne parle en aucun cas d'officialiser des mariages contre-nature.

Il n'en est pas moins vrai que les interventions de Lofn nous renvoient à ce principe essentiel du Siðr : La règle est inflexible, mais on a le droit, et même le devoir, de lui échapper "par le haut".

C'est peut être, à  un niveau plus profond, la raison pour laquelle il ne peut être question de reconnaître officiellement, administrativement, des mariages lesbiens : faire du cas des skjaldmös, femmes hors du commun, quelque chose de commun, abaisser l'exception au niveau de la norme, est aussi précisément et diamétralement l'inverse de toute la dynamique du Siðr, que le mot rag est l'inverse de Gar.